jeudi 9 novembre 2023

L’Ukraine entame son processus d’entrée dans l’Europe, bonne ou mauvaise chose pour l'agriculture européenne ?

 




Ce qu’il faut retenir :

-L’Ukraine un grand pays agricole

-L’entrée en Europe permet de maitriser l’arme alimentaire au dépend de la Russie

-Un accompagnement transitoire pour ne pas déstabiliser l’agriculture européenne

-Un système à échelle 2050 basé sur des aides européennes contracycliques. 

Le Général De Gaulle avait bien dit sa volonté de former une Europe qui irait de l’Atlantique à l’Oural.

70 ans après nous y serons presque. 

Je placerai mon propos essentiellement du point de vue agricole, même si l’Ukraine est un très grand pays industriel, qui dispose de ressources minières importantes, qui a un système éducatif, sportif et de santé bien meilleur que le nôtre et si cela apparait contre nature, nous avons vécu l’expérience lors de la guerre en cours, d’accueillir des enfants ukrainiens dans des écoles françaises dont ceux-ci à âge égal ont deux niveaux supérieurs aux français.

L’Ukraine c’est aussi dans ce pays que la maîtrise de l’atome Soviétique a été faite, nous nous souvenons tous de la catastrophe de Tchernobyl, ainsi que de grandes découvertes scientifiques.

Hormis la période de guerre exceptionnelle que subit ce pays, je ne masque pas la corruption et la mafia héritées de la période post-URSS qui se sont emparées de ce pays.

Du point de vue agricole c’est un très grand pays dans ce domaine. Je l’ai visité deux fois et j’ai été ébloui par le potentiel de ce pays.

Historiquement c’est le grenier à blé de l’URSS, mais il pourrait bien l’être aussi pour une partie du monde avec les technologies modernes.

A tous les décroissants et malthusianismes, passez votre chemin vous allez avoir les yeux qui saignent.

La recherche et la mise au point de techniques agricoles, de variétés de plantes, a été une des meilleure du monde, l’équivalent de l’INRA en France.

C’est surtout un pays avec des millions d’hectares de terres fertiles appelées tchernoziums, très riches en matière organique et donc favorables à la rétention en eau, très profondes, structurées en d’immenses plaines permettant une mécanisation maximum et des rendements exceptionnels avec peu d’intrants. D’ailleurs suite à l’effondrement soviétique, des groupes financiers européens ont investi dans la reprise d’anciens kolkhozes de plusieurs dizaines de milliers d’hectares disposant leur propre système de stockage et de transport directement vers le port d’Odessa sur la Mer Noire.

Le climat et la quantité d’eau y sont très favorables, un peu à la manière de la France, le blé et les céréales d’hiver à l’Est et au Nord, les céréales de printemps et les oléagineux plus au Sud, ainsi que de très grands espaces voués au maraichage.

Par-contre l’élevage tel que nous le connaissons y est quasiment absent, sauf au travers de très grands ateliers hors sol de poulets, porcs ou vaches laitières de plusieurs milliers de têtes à chaque fois.

L’entrée en Europe peut être catastrophique pour le reste de l’agriculture européenne, un peu comme l’entrée de l’Allemagne de l’Est mais facteur dix.

En effet l’Europe est un marché solvable et donc l’agriculture ukrainienne va venir complètement concurrencer à bas prix le reste de l’Europe agricole.

La Politique Agricole Commune a été construite sur le principe d’autosuffisance européenne et il est clair qu’en faisant entrer l’Ukraine nous dépassons de beaucoup les besoins en autosuffisance.

Mais du point de vue géopolitique l’Ukraine en Europe c’est une opportunité fabuleuse pour la place de l’Europe dans le concert de l’alimentation mondiale et donc de ce qu’on peut appeler l’arme alimentaire.

Poutine l’a parfaitement compris et sa volonté d’annexion du Donbass qui est une des parties la plus riche d’Ukraine sur bien des points de vue mais particulièrement celui agricole, est très claire.

L’Europe actuelle et particulièrement la France va souffrir du dérèglement climatique et pour une bonne partie française perdre de son potentiel agricole, faute d’eau, faute de moyens de productions acceptables societalement (OGM, stockage de l’eau…).

Si l’Europe perd sa puissance agricole elle perd sa puissance mondiale tout court!

Les USA vont aussi subir encore plus fortement que l’Europe le réchauffement climatique avec la perte de surfaces agricoles et la difficulté de transport par les fleuves je pense notamment au Mississipi.

L’Afrique va voir sa population multipliée par 3 voire 4, en Asie si la Chine verra sa population se stabiliser, il n’en est rien de l’Inde et d’autres pays limitrophes comme le Pakistan.

Le Moyen Orient verra aussi croitre sa population et tout comme l’Afrique avec une population musulmane imposant une alimentation bien réglée.

Je vous parle là d’horizon à 2050 bien sûr qui prédit une population mondiale à 9 milliards d’êtres humains.

Alors si nous voulons contrôler les flux migratoires à notre porte et pour lesquels nous sommes les premiers concernés autour du bassin méditerranéen, il est indispensable de disposer et maîtriser l’alimentation européenne en grande quantité.

Inévitablement demain le prix du blé ne se fixera plus à Chicago mais à Odessa et Odessa c’est en Ukraine et en Europe.

Il faut donc revoir la construction de la PAC pour inclure ce grand pays dans l’Europe et ne pas déstabiliser l’agriculture existante dont l’Europe a aussi besoin.

Il faut une PAC à terme à vitesse variable et une PAC avec des mécanismes transitoires jusqu’à l’entrée de l’Ukraine de manière effective.

A terme concevoir une PAC à vitesse variable n’est pas très compliquée. Il faut mettre les aides européennes calculées entre un niveau européen de revenu en face de chaque production et les cours mondiaux. C’est le système qu’applique les USA intitulés « contracycliques ».

Ainsi soit par des aides directes, soit par un système assurantiel, les aides européennes peuvent être modulées chaque année et même en cours d’année en fonction de tas de paramètres potentiels à définir.

Ces aides doivent tenir compte du niveau de vie de chaque pays et du coût de revient des productions dans chaque pays jusqu’à ce que tous les pays aient atteint le même niveau de vie.

Ainsi toujours à objectif 2050 les agriculteurs même si les prix mondiaux s’effondraient, l’Europe compenserait pour en premier maintenir le revenu des agriculteurs, en second permettrait une alimentation à bon marché et en cas de prix mondiaux élevés les agriculteurs pourraient se passer d’aides, par contre la compensation irait vers le consommateur. C’est bien davantage une politique alimentaire vers laquelle il faut s’orienter qu’une politique agricole.

L’Ukraine ne serait pas la seule concernée et certains pays qui profitent largement aujourd’hui de l’Europe verraient leurs compteurs remis à la bonne place, je vise la Hongrie et la Roumanie notamment.

Certes ce système est très protectionniste, mais qui se soucie aujourd’hui dans le monde de l’OMC et des règles internationales ? Le commerce international est devenu une jungle qu’il est utopique de vouloir réguler.

En période transitoire c’est-à-dire jusqu’à l’intégration complète de l’Europe, il est nécessaire de reprendre sans tabou le système des Montant Compensatoire Monétaires, vieux système européen qui établit par la monnaie principalement, mais aussi par d’autres critères économiques, le différentiel d’aide entre l’Ukraine et le reste de l’Europe.

Ainsi lorsqu’un agriculteur français touche 100€/ha d’aide, l’ukrainien en fonction de la valeur du Grivna ne touchera que 3 ou 4€/ha.

Les aides à l’investissement seront calculées de la même manière, si une entreprise agroalimentaire touche 100€ d’aide, son équivalente ukrainienne ne touchera que 4 ou 5€.

En visitant l’Ukraine on se rend très rapidement compte que ce pays n’a pas attendu l’Europe pour se développer et se moderniser considérablement au niveau agricole et seulement par une rémunération au prix mondial, l’Europe ne doit pas changer cet équilibre, elle peut même en tirer profit au travers des taxes sur le commerce international.

Ce qui est impératif c’est de fixer les règles avant l’entrée de l’Ukraine en Europe et surtout mettre le paquet sur les contrôles et les potentiels détournements de fonds.

Sans doute que d’autres avis éclairés peuvent enrichir ce débat.

En conclusion si l’entrée de l’Ukraine en Europe est politiquement souhaitable il faut donner toutes les chances à l’Europe et l’agriculture européenne pour que cela devienne une réelle opportunité.

1 commentaire:

Eric a dit…

Je partage ton analyse ce serait une erreur géo-politique et économique majeure d'abandonner la partie agricole la plus riche et les ports del'Uk à la Russie. Les USA l'ont bien compruis qui ont déja pris des positions agri-agro et IAA là bas.
Mais cele implique une remise en cause de ce qu'il reste de la PAC avec le green deal.
C'est le moment avec les 1ères réflexions sur la PAC post 2027 mais les 1ers papiers que je vois ici sont confondants de conservatisme...
Eric